Musique et liturgie dans la tradition luthérienne


Introduction

a) La Liturgie

- Que se cache-t-il derrière ce mot ? Dans les démocraties grecques, « leiturgia » désigne tout service rendu au bien commun par les citoyens.

- Au Troisième siècle avant Jésus Christ, la Septante rend le terme hébreu de « abodah », le « service cultuel » par « leiturgia » ;  un service dont le peuple est le bénéficiaire ; mais dont il est aussi le sujet ; la liturgie devient ainsi le service rendu à Dieu par la communauté rassemblée en son nom (Gottesdienst).

- Dans le Nouveau Testament, quand Paul utilise le mot « liturge » ou « liturgie » (Romains 13, 6 ; 15, 16 ; Philippiens 2, 25 ; 2 Corinthiens 9, 12 Romains 15, 27), il l’utilise le plus souvent au sens d’un office accompli au bénéfice d’une communauté.

- Dans le Nouveau Testament encore, la « rencontre liturgique » est signifiée par des verbes comme « se réunir » ou « s’assembler ». Les Actes des Apôtres (1) nous apprennent que le lieu de l’assemblée fut tout d’abord le Temple où les chrétiens participaient avec les juifs aux prières traditionnelles. Puis les réunions se prolongèrent dans les lieux d’habitation et prirent peu à peu de l’importance. Ces termes néo-testamentaires «  se réunir, s’assembler » sont importants, car ils posent un trait d’union entre l’individu et la communauté.

- Ainsi, la liturgie devient-elle un croisement où s’effectue un échange : Elle est l’œuvre que Dieu accomplit en son peuple et l’œuvre que le peuple accomplit pour son Dieu. « La liturgie est le lieu de rencontre entre Dieu et son peuple… » dit Dom Robert Le Gall (2)

- Le mot de « culte » qui est habituel à la famille protestante francophone n’est d’ailleurs pas plus que le mot de « liturgie » « d’origine chrétienne », mais un mot commun de la langue latine ! « Cultus » vient de « colere » : « cultiver, pratiquer, honorer » C’est à la suite de Calvin et des Réformateurs francophones que ce mot sera utilisé pour désigner l’assemblée dominicale. D’autres cultures utiliseront des mots plus spécifiques (Gottesdienst, Divine service, Messe, Divine liturgie…)

- La célébration cultuelle apparaît comme un des vecteurs essentiels pour cultiver la mémoire des hommes, le moyen d’ensemencer la Bonne Nouvelle. A ce propos, une parole du Pape Pie XI retient toujours à nouveau mon attention, il écrivait en 1925 dans sa déclaration « Quas primas » : «  Pour pénétrer le peuple des vérités de la foi…les solennités annuelles des fêtes liturgiques  sont bien plus efficaces que tous les documents, même les plus graves du magistère ecclésiastique… Ceux-ci s’adressent surtout à l’intelligence, celles-là étendent leur influence salutaire au cœur et à l’intelligence donc à l’homme tout entier. »

Ainsi, je perçois dans la célébration liturgique, la mise en scène de la Bonne nouvelle de Jésus Christ, en lien avec la mise en musique de cette même Bonne Nouvelle.

b) La musique

- Nous ne savons finalement que peu de choses sur l’utilisation de la musique et du chant dans l’Eglise primitive. Le christianisme semble dans un premier temps privilégier le logos, (la parole) et la didaché, (l’enseignement). Il semble qu’il existait aussi dans un premier temps une certaine méfiance par rapport aux incantations et aux chants tels qu’ils se pratiquaient dans les cultes païens, et en même temps nous ne pouvons imaginer une assemblée chrétienne sans chants, y compris dans l’Eglise primitive ! Pour s’en convaincre, il suffit de lire les lettres pauliniennes. D’autre part, il est aussi question de chants dans des lettres de Pline le jeune à Trajan ou  dans la lettre aux Ephésiens d’Ignace d’Antioche, mais comme le souligne Felice Rainoldi (3) aucune mélodie ne sous est parvenue !

- La période patristique, nous renseigne à la fois sur l’utilisation et la tension qui existent entre liturgie et chant ; la période patristique semble s’intéresser d’une manière essentielle à la parole chantée. Les pères, je pense notamment à Saint-Ambroise de Milan pour ce qui est de l’occident (dont Martin Luther a traduit certains hymnes) et il ne faudrait pas oublier l’Orient en la personne de Saint-Jean-Chrysostome, se penchent d’abord sur les fondements scripturaires du chant, mais aussi sur la dimension anthropologique et psychologique de ce dernier.

- Le dictionnaire de liturgie rédigé en langue allemande par Rainer Volp (4) dit après avoir analysé les différentes périodes historiques du développement liturgique, de la musique « qu’elle n’est en occident pas un supplément, mais un élément structurant du culte. » « Die Musik ist auch im Westen keine Zugabe, sondern ein den Gottesdienst struckturierendes Element. »

- La musique et le chant s’imposent de plus en plus tout au long de l’histoire de l’Eglise comme une théologie chantée ; intuition que nous retrouverons dans quelques instants d’ailleurs dans la bouche de Martin Luther d’ailleurs !

- Le chant apparaît aussi comme la Parole inspirée et expirée… Comment ne pas croire qu’il laisse des traces de la Parole dans la mémoire et dans le corps de l’être humain ?

Cela m’amène à poser l’affirmation suivante, à savoir que le lien entre la musique/le Chant et la célébration liturgique est non seulement fondamental, mais aussi naturel ! Le chant dira Clément d’Alexandrie (5) est le « modèle d’une présence intense et heureuse au monde. »
L’apport de la tradition luthérienne à la célébration liturgique

Quelle a été et quelle est aujourd’hui encore l’apport de la tradition luthérienne à la célébration liturgique de l’Eglise universelle ?

- La pratique liturgique de Luther, nous savons qu’elle a été -et pour cause- intense. Nous savons aussi, qu’en tant que moine et prêtre, il a célébré la liturgie des heures et la messe. Mais à vrai dire quelle était la richesse des rituels d’alors ? A-t-il été un grand liturgiste ? Je ne le pense pas !

Nous savons que les livres liturgiques en usage dans sa région s’étaient relativement appauvris et étaient de nature hybride. Ceci apparaît d’ailleurs dans la fameuse Messe allemande qui contient cependant quelques intuitions intéressantes ! 

Mais à l’instar de son œuvre, nous sommes convaincus de sa fibre poétique et par le fait qu’il éprouvait un amour particulier pour l’art musical. Il n’était pas seulement mélomane mais aussi musicien. Il a expérimenté dans sa vie monastique et sacerdotale que la musique était une sorte de béquille pour mémoriser la Bonne Nouvelle et l’enseignement de l’Eglise.

Je le cite : « J’estime – et je ne crains pas de l’affirmer- qu’après la théologie, il n’est aucun art qui puisse être égalé à la musique ; car seule, après la théologie, elle produit ce que la théologie, en dehors d’elle, est seule à produire ; à savoir une âme tranquille et joyeuse ; et c’est évidement à cause de cela que le diable, auteur de tristes soucis, des troubles et des inquiétudes, fuit en entendant la musique comme il fuit la voix de la théologie… » (6)

Avec Martin Luther et  à partir de la tradition qui se réclamera de lui, je pense pouvoir affirmer que la Bonne nouvelle pourra être entendue et écoutée, reçue et faite sienne précisément grâce à l’apport essentiel de la musique. D’ailleurs pour lui toute musique est spirituelle.

Aussi, laissera-t-il cohabiter les tons psalmiques qui élèvent l’âme à Dieu avec le chant nouveau qu’il initiera !  Ainsi, la tradition multiséculaire de la liturgie se verra-t-elle renouvelée par l’apport du chant nouveau, du chant choral qui s’inspirera souvent de textes anciens et qui seront mis à la portée du peuple de Dieu sur des mélodies populaires, faciles à entonner.

Cette intuition se développera d’ailleurs tout au long de l’histoire de la tradition liturgique et de la piété luthériennes. Je ne peux en cette année jubilaire oublier l’apport poétique de Paul Gerhardt ! Mais je pense aussi à un autre auteur, dont j’affectionne beaucoup la poésie : Jochen Klepper (7) qui à sa manière, réalisera la synthèse entre tradition et modernité, entre la substance évangélique et les questions anthropologiques contemporaines !
Peut-être une des intuitions luthériennes concernant le lien entre la liturgie et le chant, serait précisément que les paroles véhiculées par le chant et de manière plus générale par la musique doivent toujours être ancrées dans la substance évangélique et en même temps incarnées dans le monde dans lequel la liturgie est célébrée. Aussi, la structure liturgique et musicale, sera-t-elle fondamentalement celle d’un dialogue, entre Dieu et son peuple, entre l’officiant/pasteur et l’assemblée célébrante, entre les parties d’une même assemblée…entre le ciel et la terre.

La fonction du chant et de la musique dans la célébration liturgique luthérienne n’apparaît donc pas comme un supplément, ils ne se réduisent pas à la seule dimension esthétique, mais reçoivent une fonction théologique essentielle, qui est de véhiculer de manière anthropologique la Bonne Nouvelle de Dieu révélée, par grâce, en Jésus son Fils par l’action incessante de l’Esprit saint aux hommes et aux femmes de tous les temps !

Celui qui chante prie deux fois

- La parole et le chant, certainement faudrait-il ici que nous n’oubliions pas l’art de manière générale sont des manières différentes et complémentaires, sensibles, pour annoncer l’unique Bonne Nouvelle du Christ qui par grâce sauvera la création toute entière. Les arts participent eux aussi à la mission de l’Eglise, ils aident l’homme comme le dit Martin Luther dans son Petit catéchisme « à mourir au péché », à tout ce qui nous sépare de Dieu et des hommes et de « renaître à une vie sans cesse renouvelée » par la présence du Fils de Dieu dans la communion ecclésiale.

Disant cela, je pense au roman l’IdiotDostoïevski (8) fait dire au prince Michtine « que la beauté sauvera le monde » Le chant, la liturgie, la musique, la parole, les arts picturaux apparaissent dans le luthéranisme comme des manières différentes et complémentaires pour dire l’unique Bonne Nouvelle du Christ qui par grâce sauvera la création toute entière. Le chant et la liturgie sont associés à l’annonce de ce salut !

Le théologien russe Serge Boulgakov dira que « l'art en est un instrument » qui participe au salut. « Car l’art découvre le monde à la lumière de la Transfiguration.  Il ouvre le monde sur l’infini, sur le mystère. L'art est l'instrument de ce salut, parce qu'il est instrument de guérison, de méditation, de purification, d'illumination et d'union au créateur par la création […] La beauté n’a peut être pas encore sauvé le monde, mais l’art aura sauvé l’étonnement puis l’émerveillement. S’il n’a  pas révélé Dieu à tout le monde il en aura mis certains sur le chemin… »

La parole et le chant deviennent parmi bien d’autres deux de ces instruments du salut !

Chanter et parler s’imposent comme étant deux manières différentes et complémentaires d’exprimer la Bonne Nouvelle. Je cite à ce propos encore quelques mots de Martin Luther qui dans les Dicta super Psalterium écrivait en 1513 : « psalmodier ou dire un psaume ne constitue qu’une connaissance ou un enseignement intellectuels. Mais quand on y ajoute la voix, on obtient le chant, et la voix est un sentiment. »

- A la suite de ces quelques mots, nous n’aurons aucune peine à faire nôtres les mots attribués à Saint-Augustin « qui cantat, bis orat. » Celui qui chante prie deux fois ! A travers la liturgie chantée, entre l’assemblée et le célébrant, à travers le chant de l’assemblée, le dialogue s’établit et transforme les participants en un corps célébrant : la louange spirituelle devenant ainsi physique, englobant l’être tout entier !
Le Père Michel Wackenheim de Strasbourg évoque la fonction de la musique liturgique en se référant à la prière eucharistique IV du Missel. (9) Elle dit de Dieu : «Tu n’as pas besoin de notre louange, et pourtant c’est toi qui nous inspires de te rendre grâce ». « Nos chants n’ajoutent rien à ce que tu es, dit encore la même préface, mais ils nous rapprochent de toi ». Voilà ce que réalise à la fois la liturgie dans ses diverses dimensions (chants, gestes, silence), louange commune qui s’exprime à travers la musique et le chant !

Chanter c’est louer ! C’est d’ailleurs le sens étymologique du mot allemand  « Lied » qui vient du latin « laus » ! Entonner la louange de Dieu, c’est se rapprocher du Père par le Christ, son Fils, et c’est aussi le laisser advenir chez nous ! Comme le dit un cantique luthérien de Noël, « dies mag ein Wechsel sein », la louange produit un merveilleux échange ! (10).

- Aussi, la tradition luthérienne dans laquelle je m’inscris, voit dans le chant non pas un appendice, mais un élément constitutif de la célébration.  Un moyen pour cultiver l’assemblée célébrante, rendre les participants joyeux, être aussi un antidote à ce que Luther appelle le diable et que les moines appelaient l’acédie. (11) « Cette mélancolie qui tire l’homme vers le bas… »

- Le chant, dans la célébration liturgique, apparaît aussi comme une des manifestations de l’Esprit saint ; manifestation par laquelle des hommes et des femmes sont appelés à dépasser la singularité de leur personne et de leur isolement pour entrer, par le chant, en communion avec d’autres, contemporains bien sûr, mais aussi avec l’Eglise du ciel !

Le chant, en synergie avec la célébration liturgique, me fait prendre conscience que le « je » a besoin du « tu » ! Du « tu » d’autrui et du « tu » de Dieu. Aussi, ne pourrait-on pas dire que c’est la célébration liturgique à laquelle participent le chant et la musique habitée par le souffle du Saint-Esprit qui « créé » l’Eglise ? (12), Celle-ci ne s’évanouit pas avec la fin du culte, mais elle continue de résonner dans le quotidien de nos vies et dans la mémoire de nos corps.

- J’en viens à mon dernier point, le chant et la liturgie. S’ils cultivent, ils ont une autre dimension encore, c’est celle de dire Dieu et sa Bonne Nouvelle au monde ! La foi naît comme le dit l’apôtre Paul de ce qui est annoncé et entendu (13). Le chant et la liturgie disent Dieu à un monde qui ne le connaît pas ou plus ! Si, à bien des égards, la liturgie orthodoxe a sauvé la Russie de l’oubli de Dieu, bien des chorals de la tradition luthérienne ont exercé à travers l’histoire de nos églises la même fonction !

Conclusion

- Le lien entre la musique, le chant et la célébration liturgique est le même que celui qui s’établit entre l’eau, la terre et la semence… Leurs fonctions sont différentes, mais chacune participe à une et même œuvre : l’éclosion des fruits de l’Esprit pour reprendre l’image paulinienne.

- J’aimerais achever ces quelques balbutiements, bien trop courts par le récit que fit Paul Claudel de sa conversion qu’il date au 25 décembre 1886 à Notre Dame. Ce récit me fait dire que le chant et la liturgie, sans le savoir, sous l’action de l’Esprit, peuvent devenir pour des hommes et des femmes une théophanie, révélation de qui est Dieu.

[« Tel était le malheureux enfant qui […] se rendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un plaisir médiocre, à la grand’messe.]
[Puis,] n’ayant rien de mieux à faire, je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en robes blanches et les élèves du petit séminaire de Saint Nicolas du Chardonnet qui les assistaient, étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat. J’étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur à droite du côté de la sacristie. Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant mon coeur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. » (14)

Existe-t-il une image plus puissante que celle-ci pour dire la puissance de la louange ?

Strasbourg, le 7 juin 2007

Pasteur Philippe Eber

Président de la Commission de liturgie des Eglises luthériennes de France


(1)           Actes 2, 42-47
(2)           Dom Robert Le Gall : Dictionnaire de liturgie
(3)           Felice Ranoildi in Dictionnaire encyclopédique de la liturgie volume 1 (p.170-179)
(4)           Rainer Volp Liturgik Die Kunst, Gott zu feiern (p.549)
(5)           Clément d’Alexandrie
(6)           Martin Luther Labor et fidès MLO 1959 lettre 105 (p.142-143)
(7)           Jochen Klepper : Kyrie
(8)           Dostoïevski : L’idiot
(9)           Préface IV / Missel de Paul VI
(10)        EG 27, 5 „Er wird ein Knecht und ich ein Herr, das mag ein Wechsel sein…“
(11)        Anne Larue L’autre mélancolie Acedia, ou les chambres de l’esprit 
(12)        Confession d’Augsbourg Article VII
(13)        Romains 10, 17
(14)        Paul Claudel : Contacts et circonstances - Pléiade, IV (pp. 1008-1014)

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